Écris !

Existe-t-il plus étrange requête que celle faite à un acrobate d’enfin sauter le pas ?

L’interrogation tourne en boucle dans les méandres de ma cervelle depuis que m’est venue l’idée saugrenue de poser des mots sur un bout de feuille. Et de laisser traîner le morceau de papier, négligemment, au coin d’une table. Comme oublié. Afin que, par une totale inadvertance bien sûr, un inconnu s’en saisisse et le lise.
Et pourquoi donc le lirait-il ? Sauf par une curiosité banale, juste avant de le froisser sans doute et de l’abandonner.

Quelqu’un le remarquerait-il seulement, ce malheureux brouillon ? Que serait-il pour mériter une quelconque attention ?

Certes, des décennies durant, mes divers métiers ont tous gravité plus ou moins autour de l’écriture. Oh, rien de littéraire, rien de noble. Juste du journalisme et de la communication. Il est vrai, dois-je le préciser, que je suis de cette génération juste avant celle des tweets, des posts vidéo, des lectures fois deux, des selfies et des lives. Je suis d’hier, vous savez, de cette époque fort lointaine, ou, pour transmettre un message d’un émetteur à un récepteur, chers à Marshall McLuhan et ses massmedia, le mieux était tout de même de construire une phrase avec de vrais mots, puis de l’écrire sur du papier. Pas sur les parois d’une grotte ; non, du papier suffisait.

Un jour, il n’y a pas si longtemps, une quinzaine d’années tout au plus, face au foisonnement de mes idées farfelues, ou pas, ma fille m’a dit pour la première fois : « Papa, écris ! » Et, voilà l’acrobate à qui l’on enjoint de sauter le pas…

Comment ça, écrire ? Tu veux dire en mon nom, avec mes idées, mes émotions et mes mots ? Pas parce que c’est mon métier et que j’en vis ? Et pourquoi pas me mettre nu en public tant que l’on y était ?

« Pour la première fois », ai-je précisé plus haut. Oui, car vous ne connaissez pas ma fille. Elle n’est pas du genre à laisser filer le gardon une fois qu’elle l’a ferré. Quelques années plus tard, juste après sa sempiternelle injonction, elle ajouta : « Tiens, cadeau ! » en me tendant un ravissant petit paquet rectangulaire et plat dont je ne sais qui aurait pu imaginer qu’il contint autre chose qu’un livre au format poche. Il s’agissait d’Écrire, de Marguerite Duras. Une superbe suite de réflexions sur l’art et la difficulté de capturer une pensée, un instant, un ressenti dans un filet de lettres, cette « solitude essentielle ».

Que d’hésitations et de tiraillements !

Puis j’ai fini par trouver mon coin de table, ce blog délicieusement ringard, à la lisière entre les mondes, entre réel et imaginaire, entre raisonnable et insensé, entre contraintes et envies… Un espace d’immense liberté.

J’ignore ce que ce coin de table sera, sauf un lieu instable, indéfini, à partir duquel je m’autorise une parole sans objet ni destinataire désigné. Mais je sais qu’il ne sera ni un endroit de facilité, ni une posture de surplomb, ni une quelconque promesse et encore moins un rendez-vous obligé.

Je me souviens d’une séance d’hypnose profonde, voici longtemps, dans laquelle j’avais plongé, équipé d’une seule question pour tout bagage : « Quel est le sens de ma vie ? »

Question bateau, mais il est toujours un temps dans une vie où elle s’impose.

La réponse fut longue à venir.

Puis une vision se précisa : une prairie devant une forêt en arrière-plan. À l’orée du bois, flottant dans l’air vibrant, une forme apparut : un triangle isocèle empli de néant et bordé d’une bande tellement lumineuse qu’elle en était, par endroit, d’un noir d’obsidienne. Et, une phrase entendue au fond de mon être : « Participe à la charnière du monde !« .

Quand une lisière s’articule entre postures et opinions, certitudes et doutes.

C’est là.

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