Le portail au bout du chemin avait dû avoir fière allure lors de sa pose. Tout en métal embossé, d’un gris mat imposant, il fermait la clôture de la casse et était censé protéger les vieilles carcasses des pilleurs de pièces détachées.
Je contemplai pensivement le déferlement figé des vagues de carrosseries délabrées.
Milo, insensible à la poésie macabre du lieu, soulagea sa vessie contre l’un des poteaux mangés par la rouille après avoir reniflé les environs en quête d’informations récentes sur ses congénères du quartier. Je tirai machinalement sur sa laisse pour le dissuader de s’engager dans la brèche béante laissée par une vieille attaque au fourgon bélier, vague souvenir d’une intrusion de maraudeurs à la recherche de turbos, rétroviseurs ou autres organes vitaux. Ici aussi, le marché noir de l’occase se portait plutôt bien.
Comme à son habitude, mon esprit structurellement incapable de se reposer se mit à élaborer ses théories débiles, d’analogies acrobatiques en déductions hasardeuses. Va comprendre pourquoi et comment il m’amena sur les terres arides d’un Moyen-Orient déchiqueté, jadis saintes, où les bandits « les plus moraux » défoncent aujourd’hui les dernières enclaves pour piller à vif les organes qui se vendent le mieux sous la parka. Barbarie, fanatisme religieux… mes pensées vagabondes m’amenèrent sur la piste de mon propre cheminement spirituel.
Les hasards — ou le déterminisme, allez savoir — des incarnations me firent commencer ma présente existence au sein d’une famille, d’une patrie, d’une civilisation hautement imprégnées de la religion la plus en vogue en cette mi-XXᵉ siècle chez la Fille Ainée de l’Église romaine. Les cours de catéchisme m’y apprirent très tôt que mon âme, indissociable de ma conscience de moi, ne disparaitrait pas réellement lors de ma mort.
On me promit, craché, juré, qu’elle irait soit au Paradis, soit en Enfer selon le nombre de bons points récoltés à la date du décès.
Une autre version, au sein du même corpus de croyances, affirmait qu’au Jour Dernier, concept vague, mon âme serait réintégrée dans mon corps mystérieusement restauré malgré les siècles, les millénaires ou les éons, c’est selon… Ainsi, je pourrai, comme tous les humains de tous les temps, être jugé, toujours en fonction du pochon de bons points, pour décider si ma place était au Paradis ou en Enfer. Bref, la même chose, mais avec un effet différé.
L’adolescence, dans une éruption d’acné salutaire, fut l’occasion d’envoyer valser les bondieuseries et les philosophies de cour de récréation dont elles s’affublaient et que l’on pourrait résumer en une seule injonction : « Tiens-toi tranquille et ne fais pas de vagues si tu ne veux pas te faire griller les petons, épinglé sur un pal XXL pour le reste de l’éternité. » Un athéisme franc et joyeux me sembla immédiatement plus salutaire.
Sans avant ni après, le maintenant devenait un terrain d’expérience passionnant et réellement libérateur. Mon moi était une bulle accidentelle de matière douée de la capacité encombrante de se poser des questions sur elle-même et sa propre existence. Entre le moment de son éclosion inopinée du marécage du réel et son éclatement imprévisible mais inévitable, cette bulle pouvait s’iriser, miroiter, s’acoquiner à d’autres, tracer sa route au gré du vent, aller et venir, frôler le pire. Vivre.
D’autres spiritualités croisèrent ma route plus tardivement. Certaines sont fort populaires parmi mes connaissances et l’une ou l’autre m’interrogent encore. J’aime bien l’idée d’un univers s’expérimentant lui-même au travers d’innombrables instances éphémères capables de faire remonter des perceptions, des sensations, des émotions, des interrogations. Comme les papilles de ma langue donnent à connaitre à mon moi les subtilités aromatiques de ce Cabernet Sauvignon 2016 qui jette des feux rubis dans les bâtonnets de ma rétine, toujours afin d’informer ce même moi.
Elle me séduit parce qu’elle évite les incohérences gênantes d’un démiurge tout-puissant, omniscient et doté d’un amour inconditionnel qui ne l’empêche pas de juger ses créatures lâchées sans mémoire dans une arène de Bien et de Mal, deux facettes de lui-même.
Dans cette approche, chaque pixel de matière, d’espace, de vide ou d’énergie est une étincelle de connaissance dans un immense incendie de CONSCIENCE. Une soupe de présence à soi, au sein de laquelle se forment des grumeaux, des condensats de conscience, les âmes qui s’incarnent successivement dans des organismes, parfois humains, parfois successivement, souvent simultanément. Ces petits bouts d’univers, pour remonter des informations et sensations intéressantes, sont animés par de petits éclairs, le temps d’une vie.
Là aussi, pas d’avant, pas d’après. Quand l’expérience est terminée, l’âme se retire et la petite conscience se dissout, comme les milliards d’atomes qui s’étaient agglutinés pour la porter finissent par s’éparpiller telles les poussières d’étoiles qu’ils n’ont jamais cessé d’être.
Milo tira sur sa laisse avec insistance pour me signifier son besoin de marquer d’autres reliefs du terrain environnant.
Derrière le grillage oxydé et les hautes herbes folles, les vieilles bagnoles me racontaient la même histoire. Elles aussi furent neuves, un jour, juste sorties d’usine. Puis un conducteur arriva et en devint propriétaire. Ensemble, ils parcoururent le vaste monde. Il arrivait parfois que le conducteur possédât en même temps d’autres véhicules avec lesquels il entreprenait d’autres aventures.
Et un jour, l’auto fringante donna des signes de fatigue. Une rayure par-ci, une panne par là. Qu’elle finisse son existence dans un accident ou oubliée au fond d’un garage, chaque voiture connait une fin, ici, dans le cimetière automobile. Son conducteur la laisse puis l’oublie. Il part expérimenter autre chose, au volant d’un autre véhicule.
Les rapides mouvements de tête du gros lézard vert dressé sur ses deux pattes avant arquées au sommet érodé d’un des poteaux de béton armé attirèrent mon attention. Ses gros yeux globuleux me fixaient d’un air mi-désespéré, mi-navré. « Tu n’as pas trouvé mieux comme poncif ? » l’entendis-je m’apostropher dans ma tête.
Son départ virevoltant fut si brusque quand Milo lui aboya dessus qu’il en perdit sa queue qui se tortilla un instant entre deux touffes de plantain. Il ne fait pas bon avoir raison face à un disciple zélé.
Laisser un commentaire