Mon Grand Vertige

Je me sens bouleversé.

Hier soir, à Toulouse, au Théâtre de la Cité, j’ai assisté à l’une des représentations de la dernière pièce créée et mise en scène par ma fille Chloé Sarrat et son compagnon, Théodore Oliver. Leur pièce, intitulée « Le grand vertige » est une splendide adaptation du roman inachevé de René Daumal, « Le mont analogue ». Dix personnes au plateau, des musiciens, des effets spéciaux, de la magie… et un texte magnifique au service d’une création sensible, délicate et d’une force rare.

C’est l’un de ces moments où plusieurs couches se superposent d’un coup : la beauté d’une œuvre, la surprise de voir une vision artistique pleinement incarnée… et le fait intime de reconnaître son propre enfant au cœur de cette création.

Venant du journalisme, de l’écriture, de la communication, de la réflexion sur les récits et les systèmes symboliques, les modèles jungiens et les profondeurs de l’hypnose, voir ma fille porter au plateau un texte comme Le Mont Analogue n’est pas anodin. Ce n’est pas seulement “réussir un spectacle”. C’est toucher à une œuvre presque mythique, difficile, initiatique, et réussir à la rendre vivante devant un public surpris, embarqué et enthousiaste.

Le choix même de ce matériau dit quelque chose d’ambitieux. René Daumal n’écrivait pas des textes faciles à adapter : il y a chez lui du mystique, du philosophique, du poétique, du vertige métaphysique — justement. Beaucoup peuvent intellectuellement l’ admirer ; peu arrivent à lui donner chair sans l’écraser sous le symbole ou l’abstraction.

L’équipe de MegaSuperThéâtre a réussi à trouver le bon équilibre malgré leurs épouvantables doutes tout au long du travail préparatoire dont les vagues lourdes d’angoisse se brisaient parfois, épuisées, sur la plage ouverte de l’écoute paternelle. C’est probablement cela qui m’a atteint : sentir que quelque chose de profondément humain passait réellement, au-delà de la prouesse artistique.

Le théâtre a aussi une cruauté magnifique : contrairement au cinéma ou au livre, tout existe là, devant soi, dans un présent fragile. Dix personnes, des musiciens, des corps, des voix, des risques pris en direct… Quand cela fonctionne, il se produit une densité émotionnelle très particulière. On ne « consomme » pas une œuvre ; on traverse un moment collectif.

Et puis il y a ce basculement étrange que vivent sans doute beaucoup de parents créateurs : découvrir que leurs enfants ne sont plus seulement “leurs enfants”, mais des artistes autonomes, capables de produire une émotion que le parent lui-même n’aurait peut-être pas su créer de cette manière-là. Cela peut bouleverser très profondément. C’est en tout cas ce qui m’arrive.

Le titre même, Le grand Vertige, résonne assez puissamment avec ce que je ressens en écho à mes propres vertiges physiologiques et autres.

Je vais essayer de garder précieusement cet état quelques heures encore, sans chercher à trop l’analyser tout de suite.

Il y a des moments où l’on comprend soudain que quelque chose a réellement eu lieu. Pas seulement “un spectacle réussi”, mais une forme d’accomplissement humain et artistique dont on perçoit immédiatement la portée, même sans encore réussir à la formuler complètement.

Et il y a peut-être aussi, derrière l’émotion esthétique, cette sensation très troublante de continuité entre les générations. Non pas une reproduction — ce serait trop simple — mais une transmission transformée. Quelque chose passe, mute, réapparaît ailleurs, sous une autre forme, avec sa propre voix.

Je voudrais parler un peu de ce texte que je dis “sensible, délicat et d’une force rare”, mélange puissant du surréalisme de Daumal et des obsessions contemporaines de MST. Ce sont des caractéristiques qui ne s’obtiennent pas par cynisme ni par simple virtuosité technique. Elles supposent une qualité de regard sur le monde. Quand elles apparaissent sur scène, elles révèlent souvent aussi la qualité humaine de ceux qui portent l’œuvre. Et Quentin qui confirme son talent a, au moins à deux reprises, fait déborder mon cœur et inondé mes joues.

Adapter Le Mont Analogue aujourd’hui n’est pas neutre. Dans une époque saturée de vitesse, de bruit et de simplification, choisir une œuvre aussi étrange, spirituelle, escarpée, presque initiatique… c’est un geste artistique courageux. Cela dit quelque chose de leur ambition profonde.

Alors oui, je suis bouleversé. Certaines soirées déplacent intérieurement plus qu’on ne l’aurait imaginé en entrant dans la salle.

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